Un petit quizz littéraire trouvé sur le site "la feuille"
Edith
mercredi 23 décembre 2009
mardi 22 décembre 2009
Food for thought
"
p. 67, Le Voyage d'hiver, A. Nothomb (Albin Michel)
sur A. Koestler : http://authologies.free.fr/koestler.html
Pascale
Libellés :
Les muses musent
samedi 19 décembre 2009
Rêverie
Je somnolerai dans un fauteuil incliné. Alanguie de sommeil, épuisée par une vie en fuite, j’aimerai sentir sur mon front le baiser effleuré de l’amoureux que tu fus toujours sans l’avouer. Alors, je reviendrai un peu à la conscience, je remonterai à la surface, assez pour trouver la force de poser ma main pâlie sur ton bras vigoureux. Et tracer un sourire sur mon visage aux yeux résolument clos. Vingt ans nous auront toujours séparés.
Pascale
photo : Pina Bausch
mardi 15 décembre 2009
C'est ça la vie
- Que faire des souvenirs ? demanda Vera.
- Vous pensez à eux, et en même temps vous ne pensez pas à eux.
- En même temps ?
- En même temps, Vera. C'est ça la vie. Savoir qu'on ne peut pas oublier. Et faire comme si on avait oublié.
Loin des bras, Metin Arditi, Actes Sud, p.366
photo : m.c-f
Pascale
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résonances
samedi 12 décembre 2009
Lectures de noël
Avez-vous reçu comme moi dans votre boite aux lettres le catalogue de noël de votre libraire? Oui, j'ai bien dit libraire; chez nous dans la capitale bretonne c'est un vrai libraire indépendant qui fait son catalogue pour noël. Enfin, indépendant, n'est peut-être pas le bon mot. (Décidément il est difficile d'approprier le bon mot à la situation.)
Avez-vous cherché comme moi les pages où était présentée la littérature?
Mais si voyons, ne soyez pas désagréables, un petit peu moins que de livres de cuisine je suis d'accord avec vous, mais quand même, il y en a!
...Tiens v'la le Goncourt.
Un peu dépitée quand même je décide de regarder sur le site du dit libraire et je trouve un onglet "Sélection de noël". Je clique : mauvaise pioche, que du livre d'images (belles images au demeurant, mais images quand même). Je continue ma balade sur "Coups de coeur". Ah! c'est mieux, beaucoup mieux. Mais que vois-je là, en bas, juste après la courte présentation dithyrambique?
"Voir la fiche produit"
Allez, c'est décidé, je vais lire le catalogue de la redoute.
Edith
Avez-vous cherché comme moi les pages où était présentée la littérature?
Mais si voyons, ne soyez pas désagréables, un petit peu moins que de livres de cuisine je suis d'accord avec vous, mais quand même, il y en a!
...Tiens v'la le Goncourt.
Un peu dépitée quand même je décide de regarder sur le site du dit libraire et je trouve un onglet "Sélection de noël". Je clique : mauvaise pioche, que du livre d'images (belles images au demeurant, mais images quand même). Je continue ma balade sur "Coups de coeur". Ah! c'est mieux, beaucoup mieux. Mais que vois-je là, en bas, juste après la courte présentation dithyrambique?
"Voir la fiche produit"
Allez, c'est décidé, je vais lire le catalogue de la redoute.
Edith
mardi 8 décembre 2009
À elles deux
Dès la veille elle a pensé à ce qu’elle allait cuisiner. D’ailleurs, elle lui a demandé : tu préfères une pizza ou des frites ?
En fait, dès qu’elle a su que pendant quatre jours elle aurait charge d’âme pour le déjeuner, elle a commencé à réfléchir, à dresser un menu qui changerait chaque jour, simple mais varié, et sûr de plaire.
Quand on lui a expliqué la semaine dernière que ça serait pratique si elle pouvait accueillir l’enfant à déjeuner pendant les quatre jours de son stage, elle a fait la blasée - pas l’indifférente non, pas à ce point, mais elle l’a joué cool. Oh mais ça ne me dérange pas, qu’elle vienne, on se débrouillera toujours pour trouver quelque chose à manger.
Elle s’est renseignée, l’air de ne pas y toucher, sur l’heure d’arrivée du bus, l’heure de départ aussi.
Et n’a plus parlé de ce changement inattendu dans ses habitudes.
Le premier jour, elle s’est rendue dès huit heures à la boulangerie pour acheter un croissant et un pain au chocolat qu’elle a donnés à l’enfant à midi, une étincelle de plaisir dans les yeux. Puis comme elle a vu que c’était apprécié, elle a recommencé, tous les jours de la semaine, elle qui n’achète d’habitude son pain qu’une fois par semaine, le dimanche.
Il est 13 h 00, elle se place derrière la fenêtre et « guette », comme elle dit. Elle ne l’avouera pas, mais je la connais bien, je la vois qui jette d’abord un coup d’œil en passant, puis de plus en plus fréquent, de plus en plus insistant à mesure que l’heure avance. Pour finir, elle se plante là, et ne bouge plus. Quand elle voit arriver le bus, elle soupire. De soulagement : l’enfant est là en un morceau, il n’y a pas eu d’accident ; de contentement aussi à la pensée de partager cette petite heure en compagnie de celle dont la jeune présence vient égayer, l’espace de quelques instants, une longue journée inactive.
Elle la voit descendre du bus, elle la suit des yeux jusqu’à ce qu’elle la perde de vue, happée par l’angle du bâtiment. Alors, elle se détourne de la fenêtre et attend, redressant sur la table ici le couteau, là le verre. Puis elle va vérifier que la nourriture est assez chaude, ni trop ni trop peu.
Quand elle entend frapper discrètement à la porte, elle esquisse un sourire rapide de contentement, vite effacé ; puis, le visage digne et recomposé, se dirige sans se presser vers la porte d’entrée qu’elle ouvre en grand, aussi grand qu’elle aimerait ouvrir ses bras à cette enfant soleil.
Pascale
photo : cb
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résonances
dimanche 6 décembre 2009
Les cris miniatures (suite et fin)
J’ai dû m’évanouir. Le pauvre gars aussi. Il est allongé à côté de moi, une béance à la place de son téton gauche, des traces de coups, des ecchymoses sur tout le corps, les yeux grands ouverts, les paupières arrachées, comme les créatures du ravin. Visiblement, il dort : aucune expression sur son visage, dans son regard. Visiblement, nous sommes seuls dans cette petite pièce aux murs en pierre polie, tous deux étendus sur des lits sculptés à même la roche. Calme, je décide de penser un peu, d’attendre que quelque chose se passe. Je fouille dans ma poche… mes cigarettes ont dû tomber. Mauvaise journée, décidément. Dans l’autre poche, un papier froissé. Je l’ouvre et tombe sur une lettre de mon frère, oubliée là depuis des lustres :
Frérot,
Mon séjour se déroule bien, même si certaines choses sont étranges, tout de même. L’endroit où je me trouve est extrêmement calme, paisible, loin de la ville et de sa pollution, loin de l’agitation fiévreuse des rues bondées. Un endroit retiré, ouais, mais l’on se n’y ennuie pas, ça bouge, ça tremble – ça fout même un peu la trouille, parfois. Les après-midis sont reposants, pour le cœur et l’âme, et ma raison est étouffée au profit de tout mon être qui se laisse aller doucement. La végétation est abondante, vraiment touffue, l’air chaud et humide, les baraques de style asiatique, évidemment, avec les portes coulissantes, les grands toits, tout ça. Il y a plein de petits lagons alimentés par des fontaines en dragons : l’eau est bonne et pure, et les filles s’y baignent nues, souvent. Elles sont toutes très jolies, forcément, et je m’en suis piqué d’une tout particulièrement : elle est dans une pièce contiguë à ma chambre, je l’observe se laver par un petit trou dans le bas du mur. Elle le sait, et puis de toute façon ces filles sont là pour ça : au matin, il m’arrive d’être réveillé de façon franchement plaisante, la caresse de longs cheveux à l’intérieur des cuisses. Bon, je reste assez timide, et je crois pas bien qu’elles comprennent quand je vais écouter, seul, les nuits danser d’amertume, alors qu’elles m’attendent, toutes humides, ces grenouilles chinoises. Je bois pas mal, aussi, du saké et de la bière, et elles aiment bien que je baragouine sur le sens du vent, ayant trop picolé et trop cultivé mes manques, pour me ramasser à la baguette, ensuite. Je les prends souvent, dans l’étang.
Enfin voilà, t’auras compris que je m’ennuie pas, et que je suis mieux là-bas, pour le moment, même si vous me manquez un peu, toi et ta femme. Parfois, le soir émet des bruits singuliers, et j’ai alors peur de la nuit bleue. J’entends des pas dans les couloirs, des allers-retours, et une fois j’ai même entendu deux « tocs » discrets, mystérieux, frappés à ma porte, et j’ai pu distinguer une ombre qui marchait, s’en allant. Mais c’est pas grave. Ce sont les gens de là-bas qui me font cauchemarder avec leurs histoires, leurs légendes bizarres. N’empêche, un mec a disparu, celui qu’était dans une chambre pas loin de la mienne. Il paraît qu’il s’est suicidé, sa sœur venait de mourir… enfin bon, j’arrête de t’emmerder avec mes histoires, et j’espère te revoir bientôt !
Bisous frérot,
Pascal.
Coïncidence, sûr. Je n’ai jamais trop aimé faire des connexions hâtives, alors des amalgames, je n’en parle même pas. Que faire, et le passé qui irrémédiablement m'envoie des signes, des échos lointains et rieurs, comme pour me désarconner davantage ! Suis-je en enfer ? La vengeance divine ? Dans ma tête, je déambule entre les coteaux désolés, je valse nuits et jours, j’alterne peau bronzée et peau pâle, et la lune, boulangère nocturne aux baguettes acrimonieuses, me dore de peines, tandis que le soleil me rappelle à l’ennui. Paumé, j’erre, la vue trouble, dans mes pensées qui s’emmêlent, à demi conscient. Je suis épuisé, seul, nulle part, à vingt mille pieds sous terre, un mec clamse à côté de moi, charcuté, et quatre cents dans un état semblable voire pire marchent sur ma gueule, en ce moment même, dix tonnes de rochers au-dessus de moi, avec leurs corps flasques et puants. Je halète. J’enrage ! Les larmes sont des mots qui ne veulent rien dire. Je me lève d’un coup, bruyamment, bien décidé à sortir de ce merdier. Il y a que je t’ai laissée, toi, dans ton pauvre hôtel, et que tu ne dois pas tout comprendre. J’ai besoin du sel de la mer collant à nos rires écumeux, des petits oiseaux au matin qui me font détester la beauté de la vie. Des jours, sans comprendre, rien à foutre, je viens te chercher à l’autre bout du monde, les crocs sortis parce que c’est plus simple de haïr en aimant que d’aimer seulement. Les couloirs des cavernes défilent à toute vitesse devant mes yeux. Ma colère grésille, coït sans fièvre où se crayonne la mort, mes angoisses cadenassées, l’éclipse de ta voix à rattraper, ton corps ployé comme une défaite, attaqué à coups de bambous qui résonnent dans le requiem du soir. Je ne viens que pour tes hanches suspendues au plafond, trophée éclatant du décès amoureux. J’accélère. Les salles s’enchaînent, tantôt obscures, tantôt éclairées d’une vive lumière. Je n’y prête pas attention, je me contente de regarder devant moi et de courir, me fiant à mon instinct. J’arrive à un grand couloir, long comme l’érection d’un dieu. Je crois entrevoir la lumière du jour noir, au bout. J’accélère encore. Je ne sens plus mes jambes, ni mon cœur qui bat, et je me fiche de l’obscurité envahissante. J’y suis presque, bientôt tes lèvres sur les miennes ! Bruit sourd, geyser de sang opaque qui sort de mon ventre. Un sourire sibyllin illumine le grand pieu de fer au travers de mon corps. Mes jambes chancèlent, un frisson me parcourt des pieds jusqu’à la tête, sangsue gluante dans mon dos. Le trou est énorme, les plis de la peau s’y enfoncent telle de l’eau attirée dans un puits. Le sang abonde autour de la plaie et du bout de fer rouillé, lèvres vaginales d’un rouge exsangue. L’homme a agité le biberon où dormait la douleur. Sa voix susurrante finit de me plonger de nouveau dans les ténèbres :
« - Vous vous réveillerez dans un climat tout différent, là où le monde crie encore… »
L’air gémit. La torpeur est palpable, envahissante. Le décor est figé, léthargique, engourdi jusqu’à l’os. Tout semble avoir été généré à l’instant même, devant moi, immaculé de la souillure des jours, le visage triste et innocent de la première respiration. L’atmosphère est guerrière par nature, montre les crocs immobiles et odorants du doute. Je suis seul, allongé à même le sol sur un parterre de feuilles si vertes qu’on les croirait fluorescentes. La végétation est luxuriante, formation herbacée et proportion irrationnelle d’arbres. Une jungle. Je vois le ciel étouffer subrepticement à travers un trou unique dans la canopée. Le percement est faible, mélancolique et terrorisé, symbole de la défaite du jour face à la terre sauvage et hurlante. Je reste assis, perdu, angoissé par ces épouvantails qui me lorgnent alentour. L’inhumanité invivable est incarnée en ces lieux : je sens l’exotisme et l’inconnu infiltrer mes pores et m’infliger la sueur et les miasmes, les relents putrides, les vermines, les cauchemars sortis des profondeurs. Tout est silencieux.
Seulement la jungle qui vit, bruit, respire, se tord. Les couleurs sombres brillent, le vert semble pâle et noirci à la fois. Les sens s’aiguisent, encouragés : la musique est inquiétante, susurrée par une nuit fabriquée, artificielle, mystique. Des eaux calmes glissent : je les entends murmurer, porter les secrets du monde mort. Un serpent s’enroule autour d’une branche et regarde le visiteur qui ne bouge pas. La chaleur et l’humidité hurlent avec douceur, m’empoignent, veulent m’attirer dans les bras des grands arbres ; je sens une force me décoller le visage, me tirer puissamment vers le gouffre, vers le ventre de la jungle. Je résiste à ses pulsions, je sens les mains d’un dieu se refermer sur mon corps : les plantes, maternelles, semblent se rapprocher de moi, progressivement, jusqu’à m’entourer, caresser mon visage, faire tomber la pluie dense et opaque sur mon corps, me bercer mollement au sein de leur cercueil. La lumière tombe comme un voile devant mes yeux : les choses prennent une teinte jaune, floue. L’ombre d’un homme est là, discrète : seuls ses contours sont visibles, ainsi que ses yeux clairs, brillants, acérés. Elle entame une mélodie, la transe chamanique, l’exaltation contrôlée et placide, la flûte de pan continuant sa course à travers tous les troncs et toutes les graines. Le soubresaut habite la chair, les yeux sont révulsés. La vie est ritualisée, percussive, et je sens la sérénité et la violence de ces lieux : la connivence est grande, les essences sont reliées entre elles, et je perçois une unité fantastique, les mouvements de chaque élément étant coordonnés dans leur lenteur onirique, fascinante. Je suis oppressé : ce lieu est sacré, c’est un temple, un endroit où il faut se dépasser, être supérieur, inquiétant, objet religieux dont on se sert, offrande cahotée, il faut se donner, se vider, et laisser de soi juste le nécessaire, c’est-à-dire la force de rester debout et de se mouvoir. Là-bas, il faudrait s’accoupler, baver, trancher les liens, trancher le reste, la graisse, les ligaments, vomir tout de l’autre, qu’il passe par la bouche, enveloppé des glaires de l’existence, et s’en aille en courant, fou, nu.
En proie au délire, je me mets à bouger frénétiquement, à suer sur place les dernières putains de terreurs encore coincées dans mon corps. Les secondes sanglotent comme des heures et je vois se profiler des tigres aux yeux d'ambre entre deux grandes herbes. La dernière phrase de l'homme fait écho en moi... là où le monde crie encore... j'entends le glas de cadavres qui s'entrechoquent et imagine la vue glaçante de la mort en masse, les couvertures marron, dorées et illustrées d'aigles, et les faces mythiques d'aborigènes m'en enveloppant d'un regard sans vie, avec les lances pointées vers le ciel comme des accusations, la légende du fleuve qui promène sa litanie en bruit de fond, et le décompte assourdissant, omniprésent, caverneux. L'homme avait raison : tout hurle ici. J'en viens à regretter les plaines arides, dures, rachitiques, brûlantes. Je pense aux photographies alléchantes sur les guides touristiques : la jungle y est belle, paisible. Mais oui, la jungle a une beauté noire, agressive, calquée sur l'agonie, avec ses cohortes de rires diffus, ses processions d'ombres agencées de façon précise et hypnotique, ses nœuds encore chauds de la langueur d'un pas, encore souillés de la pisse d'un malade. La splendeur y vibre en notes crades. Et les êtres sont sans âmes, attachés à inspirer l'air comme des asphyxiés, crucifiés la tête à l'envers. Les cris viennent des entrailles et grouillent dans les vôtres, enfants sans couleur, réfugiés et fantômes, martelés par les crampes et le dégoût de soi. Je me regarde me traîner : mes jambes sont des guenilles, la crasse est dans mon cœur, la pluie déverse sur mes yeux cinglés la douceur d'une blessure, et je regarde alentour, perdu, claudiquant dans la boue, la furie des bourrasques sur les feuilles glauques. J'avance à contre-courant, la scène est épique ; je glane la douleur en salves compactes, passionnées ; pudiques, de petites chandelles me montrent l'échafaud. La bataille est d'une atroce bestialité : les éclairs silencieux font des flashs, les singes font briller leurs canines, ma vision est criblée et s'estompe. Le fracas de la nuit bouscule l'unique rayon de soleil. Plus rien ne filtre. Me voilà seul dans le bide du diable.
Je tente de reprendre mon calme. Encore un autre endroit, encore de l'étrange ! Ma vie n'est plus un sac plastique trimballé par les reflux journaliers, le produit ordinaire lancé à la mer, mais une succession sans logique ni coton de fantaisies macabres, l'objet tourmenté et victime du ressac. Une douleur aiguë me prend au ventre. Le trou est énorme, encore rouge clair, vulve aux contours gluants. La tête me tourne, mais j'ai repris le contrôle de moi-même. Je me relève et tâche d'avancer, sans but, à la dérive entre ces branches qui se querellent, entre ces arbres qui se disputent les étoiles. La chaleur étouffante a laissé place à une fraîcheur relative. Il fait presque bon, le vent siffle sur l'écorce, la pluie a cessé. Dans ce moment de tranquille solitude, je pense à la narration échevelée et violente de ces derniers jours. Je n'ai pas eu le temps de souffler un seul instant et de chercher calmement des réponses. Et là, quand bien même, je n'en trouve pas. Je préfère marcher, voguer et me sentir vivant, m'enfoncer et crever dans les profondeurs de la jungle.
J'entr'aperçois des lumières dans l'obscurité, cachées quelque part dans la flore. J'avance à tâtons mais rapidement, jurant sur les branches que rencontre mon crâne. La lumière s'amplifie peu à peu et, au bout d'une trentaine de mètres seulement, j'arrive à un espace vide, dépouillé de toute végétation, comme une petite clairière. Au centre, une vieille femme est empalée à un énorme piquet de bois passant par l'intérieur de son sexe et ressortant par la bouche. Le visage est immobile, l'expression statufiée dans la grimace de supplication. Le corps est balafré, les blessures et les dernières pluies clapotent à l'unisson, la tête est renversée, les yeux pointés vers le ciel, grands ouverts, étonnés. Les lèvres semblent encore palpiter au contact du phallus qui a remonté la gorge pour les écarter rudement. La peau protégeant la trachée est, elle, prête à craquer, la largeur du pieu ayant tendu la chair jusqu'à la fissurer. Le travail est celui d'un esthète : le corps semble avoir été minutieusement travaillé, sans une rature. Ainsi, la femme est positionnée parfaitement droite, les jambes écartées comme il le faut comparativement au pic, pas un pouce de plus, pas un de moins, les bras dépliés le long du corps de façon symétrique. L'eau et le vent ont quelque peu rebattu les entailles présentes au ventre, aux seins et aux jambes, mais l'attention qui leur a été portée est remarquable, les bordures immaculées de toute trace de sang. Au final, seule la peau ridée, flasque, tombant jusque dans les jambes et rendant la poitrine filamenteuse, contraste avec cette application à la tâche, cette ardeur et cette verve avec laquelle l'artiste a su créer sa sculpture. La laideur du corps fait comme dépoussiérer des éléments trop poétisés pour les renvoyer à un certain prosaïsme. Je détourne un instant mon regard pour aller vomir. Le spectacle est dur, en effet. Je m'approche, une main à la bouche. Je regarde plus attentivement le visage atroce : le salaud qui a fait ça a pris soin de ne pas défigurer sa proie. J'entends la jungle vibrer. Moi-même, je tremble, croise les bras et me serre très fort. Je continue à admirer les traits livides. Une mouche se pose sur mon oreille. Ma mère est là, devant moi. Je m'en vais gerber de nouveau. Me voilà seul dans le bide du diable.
Bizarrement, je ne me suis jamais senti aussi impliqué. Je me meus dans ce monde étrange, agencé de telle sorte que la moindre chose en vient à me surprendre ; depuis un temps indéfini, je flotte dans ce bateau sans cohérence, et j'ai le mal de mer, les cils tirés vers le haut avec la force de l'incompréhension, la vessie qui travaille, les neurones en perdition à l'instar de tout mon être restant sans voix, sans corps pour le rassurer, juste la violence, l'absurdité et l'aspect pathétique de la situation ; et pourtant, ma mère, devant moi, transpercée de haut en bas et figée dans sa splendeur de machine de guerre arrêtée, fait que jamais je ne me suis senti aussi impliqué : moi qui suis en dedans de tout ça, et pourtant si involontairement en dedans de tout ça, jamais je ne me suis crié si fort : c'est ma faute.
Une machine de guerre, oui. Vous l'auriez vue, ma mère, avec ses cheveux battant aux vents comme des reptiles, la colère de la corne de ses pieds, sa voix qui en quinconce dépose sur les autres ses boules de haine : aux épaules, aux pieds, et au milieu du ventre, et la tempête de la jeune fille au visage ridé commence, les premières déflagrations d'une douleur secrète, cachée dans le cœur d'une vieille femme qui s'essaie à la psychanalyse, se retourne soi-même, une résurrection, et tâte de ses crocs les malheurs de sa jeunesse, distanciation critique et délavant tout objet tâté dans l'enfance avec de belles mains encore épargnées de la souillure du temps. Une machine de guerre : yeux bleus sur un corps froid frissonnant au contact d'un autre, se soulevant, périmé, agressif, honteux, petite flaque dans laquelle on marche et qui nous éclabousse, machine de guerre reposant sans paix avec toutes les peines, elle qui n'a connu aucune guerre, aucun malheur, si ce ne sont les échos de sa lucidité, son extrême et dangereuse lucidité qui la rendait vulnérable à tout, à elle-même, aux autres, à la beauté des choses, et à ce contact physique comme une chaleur avariée, la prosternation refusée par orgueil, l'accomplissement charnel décliné pour toujours se taire, pour toujours que se taisent les mots.
Elle est là ma prison, ma despote de toujours. Ses globes oculaires trahissent encore la cruauté, la façon dégueulasse, amère, avec laquelle elle pissait sur les autres : sans remords, sans regard, sans combat intérieur. Enchâssée dans la mort, elle doit bien rire, première victime du courroux qu'elle a toujours rêvé de m'infliger. Enfin seule, doit-elle penser en me regardant purger les derniers liquides de mon corps. Et moi, comme un con, charcuté par le regret. Le regret de n'avoir su sourire à ses injustices, de n'avoir su pleurer de joie au bruit de son silence ! Tandis que je reste à maudire et à aimer ma mère, d'énormes limaces noires me grimpent sur les jambes, dans le dos. Je sens les caresses gluantes de leur salive, leurs pattes comme des ongles mous. Une piqûre au nombril finit de m'arracher au temps, et je divague, soûl, les pensées exacerbées.
Ah ! Me voilà bien seul. Des souvenirs me reviennent de manière disparate et je me perds dans l'espace-temps : une seconde semble une année, la chaleur devient insoutenable, et je me tourne, me renverse, collé au sol, le visage de ma mère comme un fantôme maquillé de sang, de honte, de dégoût. Je revois la voiture cahoter sur le chemin de terre : les plus hautes aspérités nous faisaient bondir vers le soleil rougeoyant - voilà mon émotion. Je me rappelle la nuit douce et sa teinte océane, nos pieds trempés dans le sable froid, les ombres qui se meuvent, mystiques. El Mouden faisait des lueurs d'or et nous montrait, de son doigt marron et ridé, les courbes du chameau au-devant de la lune. Le vent passait sur les crânes chauves des dunes.
Tous les endroits attrapés entre deux de tes courbes, maman... ce corps si pur, clandestin, camouflé, traîné comme une tare romantique, désireux d'être haï. J'imagine à nouveau les graines rugueuses de tes joues au contact de ma main, celles que j'ai toujours voulu toucher. Je me revois à rêver de tes lèvres si belles alors que je pleure toutes les sueurs de mon corps, seul, dans mon lit, alors que claironne l'été, et que les gosses de mon âge sont là, anges de la rue. Je préfère les grands champs où s'accroche la pluie, où s'éteint le soleil en petites zones d'ombre, où je peux imaginer la couleur de ton baiser. Ensuite, je m'émancipe, je valdingue dans les rues noires de Paris, je polis le mystère et m'y réfugie. Les rues moites et solitaires, la route comme une saveur sans nom, le piano de Jackson Brown qui hurle sa mélancolie : je suis grand, je suis immense, je suis en direction de n'importe où. J'oublie peu à peu les cris de mon enfance, je vais au bout de la fatigue. Je rencontre la vie au détour d'un paquet de gauloises : je nomme juste ses petites joues rondes, son sourire, ses yeux nuancés, sa taille mince, tout ce joli corps qui m’appartient... ses angoisses persistantes, qui témoignent d’une lucidité et d’une fragilité immenses, relation complexe, excessive et écorchée, où chaque miette du soi se perd pour aller s’enfouir dans l’autre. J'éteins peu à peu les autres, j'éteins peu à peu ma mère, et nous allons là où il n'y a plus personne. Mais le mépris dure toujours.
Je t'ai vue barioler la vie de teintes noires, de gouffres pourris où tu élançais des saveurs inconnues, cherchant les déroutes et leurs revers ambrés. Et moi je m'étire, disque d'or menaçant pour tes ténèbres adorées. Je me cache dans tes bons jours, rares et fragiles et si précieux, je gratte le peu de bonheur qui reste parfois sur tes voiles désabusées. J'ai la vie facile et les conquêtes nombreuses, des chemins blanc safran et d'un rose d'aurore cannelés en forme de rêve. Tu hurles les peintures de la mort, perdante, asphyxiée, plage blonde et frêle où ne souffle plus que le néant. Tu achemines tes pertes par des boulevards sans cœur, et je suis là, moi, dans une allée parallèle où dansent désirs et désirs. Satanée jungle ! Pourquoi m'ôtes-tu ma seule blessure ?
Je me rappelle gamin les jouets avec lesquels je ne jouais jamais. Encore une fois, je fuis le monde noir de sourires. Encore une fois, je me glisse dehors, monte en haut du grand phare qui surplombe la plage, et crie à pleins poumons. Je suis la grande fournaise et les larmes de l'enfance, je suis la névrose indomptable de l'autisme, je suis le lyrisme brûlant de l'écorché vif, et je me façonne des mondes par-delà tous les autres et auxquels je songerai toujours car ce sont les seuls mondes qui m'aient jamais accepté.
Cet appartement est gris, tout gris, et il soupire sans cesse.
J'essaie d'avancer. Je me suis pissé dessus. Les arbres ont des troncs ridés, et je gueule maman au milieu des visages malfaisants. Je continue dans les ténèbres. Je suis trempé : de la sueur, du sang, de la pisse, de la pluie, des larmes, tous les liquides du monde ont réuni leur pitié. Encore un peu de chemin et je rattraperai ma mère, je nettoierai l'orifice déchiré qui m'a donné la vie. Encore un peu de chemin et l'homme soupirera d'avoir manqué mon corps.
Je préfère crever. Par dépit, je continue d'avancer, en rampant, parfois à quatre pattes quand j'en ai la force et le courage ; cette position, singulière en pleine jungle, m'évoque un tas de choses et me fait rire malgré moi. Dans ces cas-là, je tâche de me ressaisir, de bien comprendre la situation terrible dans laquelle je me trouve. Mais souvent, rien à faire, je rigole de plus belle quand viennent à moi les images de mon corps piteux, sale, les souvenirs de toutes les merdes qui ont pu m'arriver auparavant ; l'hilarité s'accentue encore davantage aux peintures cruelles, immondes, de ma mère empalée, le corps comme transpercé par un sexe masculin - et celle-là, d'image, ne fait qu'en rajouter : un gros sexe masculin au travers de ma génitrice, c'est drôle, incroyablement drôle.
Délirer ainsi est quelque chose de terrible durant les quelques moments où ma lucidité réapparaît. Exténué, tout espoir ayant disparu, je m'étais traîné puis allongé au milieu d'une clairière afin de mourir. Comme pour répondre à mon appel, de petits tigres arrivèrent sans bruit et s'approchèrent de moi, sûrement attirés par l'odeur du sang. Je pleurais d'avance de mon bonheur prochain : leurs crocs sur ma chair tendre, les griffes dans les yeux et jusque dans les entrailles, les boyaux jetés en l'air, et la longue dégénérescence du corps, dénué de toute enveloppe, s'enfonçant lentement, très lentement, prémices d'un voyage tranquille, à l'intérieur de la terre, parmi les feuilles et le dépôt du sol. Malheureusement, les sales bêtes m'ont reniflé, de très près, m'ont même balancé au visage un peu de leur haleine putride, féroce, puis sont reparties, l'air de rien. A croire que l'estomac des bêtes ne veut lui non plus pas de moi. Je veux crever !
Je me réveille. Mes membres sont toujours aussi douloureux. J'ai l'impression d'avoir quitté le flou de ces derniers temps où les mouvements de la jungle étaient omniprésents et où j'échappais au sommeil seulement pour ramper, me rendormir, délirer, ramper, me rendormir, délirer... spirale infinie. Cette fois-ci, j'ai dormi plus longtemps, je le sens. Je suis réveillé mais n'arrive pas encore à ouvrir les yeux. Néanmoins, je sais que je ne suis plus dans la jungle. Je ne reconnais pas les bruits, les odeurs, l'atmosphère. Là, cela semble plus tranquille, moins acéré, moins oppressant. L'espoir surgit : peut-être suis-je mort ?
" - Non, tu n'es pas mort, me dit une voix caverneuse."
J'ouvre les yeux, on m'y invite. A ma droite, l'homme. Je le retrouve identique, son sourire indéchiffrable toujours présent. Je m'apprête à parler. Il lève une main paume ouverte, cligne doucement des yeux, et me met un doigt devant la bouche.
"- Non, tes questions sont inutiles. Je suppose que tu t'es plu dans l'endroit où je t'ai amené... d'autant que ma surprise a dû bien te réjouir ! Tu as crié très fort, cela m'a fait plaisir... ta mère, elle, est restée silencieuse, étrangement. Je la pensais heureuse de te retrouver, j'ai dû me tromper.
- Où sommes-nous ? dis-je péniblement en avalant ma salive.
- Dans le monde réel, pris dans sa véritable et absolue conception. Regarde autour de toi."
Un pilier gigantesque se dresse : droit, noir, sans motifs gravés, sans contours remarquables. Immaculé de toute nuance. Un nombre incalculable de personnes tourne autour de lui, de manière extrêmement régulière. Ces personnes arborent des visages ordinaires, mais sont entièrement nues et ont des cernes immenses, glauques. Elles tournent à l'infini autour de ce pilier, dans le même sens, et jamais le rythme ne change, jamais la cadence n'est interrompue. Tous marchent d'un pas uniforme, et pourtant chacun a une démarche particulière, comme dans la réalité. Je constate avec étonnement et dégoût que certains, tout en marchant à la même vitesse, se touchent de façon vulgaire : une jeune femme écarte avec violence ses deux fesses et insère un doigt barbare dans son anus, un vieil homme presse avec acharnement son gland entre ses doigts et celui-ci devient rouge, prêt à éclater. L'homme sourit en me regardant :
" -Voici le monde, voici votre amour."
Des pensées conflictuelles s'agitent à l'intérieur de moi. Je suis comme étourdi par ces hommes et ces femmes qui tournent, tournent encore. Je préfère au monde fade, mécanique, articulé, les surprises de la nuit qui tombent et balbutient, vous font traverser le matin avec la gorge encore enrouée des bonheurs du sommeil, les lèvres encore craquelées du long cri survenu à la vue des pâleurs de l'aube ou bien à la vue du phallus sanglant qui s'est planté dans votre mère. Autre chose que les serpents venimeux du travail, une autre couleur que celle des chagrins visqueux de la femme la veille au soir... j'espère faire le bon choix.
" - Tuez-moi, s'il vous plaît."
L'homme paraît surpris. Il me regarde de ses yeux verts étincelants ; j'y vois une certaine déception.
" - Qu'il en soit ainsi."
J'éclate, et je revois défiler à toute allure la souffrance de la bête, le paysage désertique, l'homme et les lézards, le canyon, le pauvre gars montrant son cul, la terrible jungle, ma mère morte.
Entre les tempes maussades éclatées comme les cendres s’éparpillent dans le lit de la rivière, les senteurs sont sèches et roulent sous les regards en traînées impalpables. Des yeux rampants, des tombeaux, veulent trembler encore et faire vibrer le marbre et le sable et les os, veulent dormir encore mais au rythme des pleurs et des joyaux sacrés du crépuscule. Aucun havre n’est tranquille, à présent, même ceux au-delà des mers et des montagnes, au-delà des plaines et des lassitudes, au-delà des terres toutes d’or et de blessures. Les navires de perles apportent les souvenirs vermeils. Merde... tout s'éteint vraiment, cette fois-ci.
Tout me semble s'en aller. J'entends les battements de mon crâne et les battements d'autres crânes au côté du mien.
Impossible de savoir si le temps se détourne à ma vue, craintif de mon regard jaune éclair d’espoir, ou si Dame Fortune n’est jamais avec moi lorsque, chaque matin, je scrute le dehors à travers ma fenêtre. Impossible de savoir si les brumes acides, collées à ma vie depuis quelque temps déjà, comptent rester encore quelques nuits.
J’ai mis des bottes beiges, ce matin. J’aime le bruit de leurs talons sur les pavés glacés des rues piétonnes : un petit son craintif et élégant qui jamais n’est monocorde.
Une myriade de chuchotements est venue m’agresser, ce midi, pendant le repas. J’ai lâché ma fourchette parce que j’avais mal à la tête, parce que toutes les voix résonnaient, rebondissaient comme des ballons sur les murs de mon crâne, et elle est tombée sur le sol avec un petit cri de cristal.
Des paroles arrosées de bêtises, de rumeurs, comme un visage féminin innocent et véritable sur lequel on éjacule. Les yeux se ferment, âpre silence. La maîtrise de soi est très importante, je l’ai toujours su ; alors j’ai bu une bière, tranquillement, les nuées ardentes se baladant incapables au-dessus de moi.
L’après-midi est passé comme un cheval au galop, et je fus ma foi un cavalier peu inventif : les aiguilles sont allées vite sans que j’use du lasso. Je suis resté assis à côté du radiateur, une place universelle je crois. Les visages ont défilé avec des airs de clone : sourires perdus en chemin, regards alertes et méfiants, grimaces pressées comme des citrons.
Marlène est venue frapper à ma porte. Aussitôt que cette dernière fut ouverte, ses pleurs ont traversé ma chemise et imprégné mon torse. Elle a crié des vérités que j’ai toujours jugées mauvaises à dire. Marlène a cette émotion étrange qui, lorsqu’elle est éveillée, taillade à vif les plus profonds tabous. Peut-être que ce sont les femmes en général, je ne sais pas. En tout cas, même une éponge mouillée et un grand soleil n’auraient pu réussir à ramasser les miettes de mon cœur, ce matin-là. Je lui ai servi un café bien chaud, j’ai retenu mes larmes et mon poing, et je lui ai gentiment dit de s’en aller. Je l’ai regardée partir : elle a trébuché sur la marche du palier, comme d’habitude. Je l’ai imaginée, une heure plus tard, errante, un petit spectre aux longs cheveux blonds, une bouteille de whisky à la main, qui valse vers des gouffres infinis.
L’après-midi, je suis sorti un peu. J’ai regardé la Seine déverser lentement ses peines ; toutes les scories du monde semblaient sortir de ses eaux, et j’ai pensé aux quotidiens striés de gorges rouges, aux petits poissons épris de redondances et d’ennui, aux lueurs fragiles que les mains fatiguées n’effleurent même plus. J’ai pensé à la vie, un peu, à la vacuité du monde. J’ai fumé une cigarette, je suis rentré lentement chez moi, en croisant des cadavres gonflés d’air qui marchaient d’un air las, regardant les points à l’horizon comme des sorties de tunnel que l’on croit ne jamais atteindre.
Marlène et moi n'allons plus tarder à nous séparer, je pense. Elle est loin, l'époque où nous baisions sur la plage, le sexe dans les yeux. L'enterrement de maman est prévu pour lundi prochain. Une maladie inconnue, apparemment, l'ayant comme rongée de l'intérieur, des pieds jusqu'à la tête. Une journée étrange... à mon réveil, je ne me souvenais plus de la veille. On m'a annoncé la nouvelle quelques minutes seulement après que je me suis levé... je n'ai pas pleuré.
Tout est lent, figé. Le soir, le monde dort, et j'entends parfois, tremblements incertains, quelques cris miniatures.
Présentation de l'auteur par lui-même (A Portrait of the Artist as a Young Man) :
Je m'appelle Lucas, j'ai seize ans, je suis passionné par l'écriture et la littérature en général. Je suis actuellement en Première Littéraire, et je souhaite un jour pouvoir vivre de mes écrits.
Pascale
photo : m.c-f
Frérot,
Mon séjour se déroule bien, même si certaines choses sont étranges, tout de même. L’endroit où je me trouve est extrêmement calme, paisible, loin de la ville et de sa pollution, loin de l’agitation fiévreuse des rues bondées. Un endroit retiré, ouais, mais l’on se n’y ennuie pas, ça bouge, ça tremble – ça fout même un peu la trouille, parfois. Les après-midis sont reposants, pour le cœur et l’âme, et ma raison est étouffée au profit de tout mon être qui se laisse aller doucement. La végétation est abondante, vraiment touffue, l’air chaud et humide, les baraques de style asiatique, évidemment, avec les portes coulissantes, les grands toits, tout ça. Il y a plein de petits lagons alimentés par des fontaines en dragons : l’eau est bonne et pure, et les filles s’y baignent nues, souvent. Elles sont toutes très jolies, forcément, et je m’en suis piqué d’une tout particulièrement : elle est dans une pièce contiguë à ma chambre, je l’observe se laver par un petit trou dans le bas du mur. Elle le sait, et puis de toute façon ces filles sont là pour ça : au matin, il m’arrive d’être réveillé de façon franchement plaisante, la caresse de longs cheveux à l’intérieur des cuisses. Bon, je reste assez timide, et je crois pas bien qu’elles comprennent quand je vais écouter, seul, les nuits danser d’amertume, alors qu’elles m’attendent, toutes humides, ces grenouilles chinoises. Je bois pas mal, aussi, du saké et de la bière, et elles aiment bien que je baragouine sur le sens du vent, ayant trop picolé et trop cultivé mes manques, pour me ramasser à la baguette, ensuite. Je les prends souvent, dans l’étang.
Enfin voilà, t’auras compris que je m’ennuie pas, et que je suis mieux là-bas, pour le moment, même si vous me manquez un peu, toi et ta femme. Parfois, le soir émet des bruits singuliers, et j’ai alors peur de la nuit bleue. J’entends des pas dans les couloirs, des allers-retours, et une fois j’ai même entendu deux « tocs » discrets, mystérieux, frappés à ma porte, et j’ai pu distinguer une ombre qui marchait, s’en allant. Mais c’est pas grave. Ce sont les gens de là-bas qui me font cauchemarder avec leurs histoires, leurs légendes bizarres. N’empêche, un mec a disparu, celui qu’était dans une chambre pas loin de la mienne. Il paraît qu’il s’est suicidé, sa sœur venait de mourir… enfin bon, j’arrête de t’emmerder avec mes histoires, et j’espère te revoir bientôt !
Bisous frérot,
Pascal.
Coïncidence, sûr. Je n’ai jamais trop aimé faire des connexions hâtives, alors des amalgames, je n’en parle même pas. Que faire, et le passé qui irrémédiablement m'envoie des signes, des échos lointains et rieurs, comme pour me désarconner davantage ! Suis-je en enfer ? La vengeance divine ? Dans ma tête, je déambule entre les coteaux désolés, je valse nuits et jours, j’alterne peau bronzée et peau pâle, et la lune, boulangère nocturne aux baguettes acrimonieuses, me dore de peines, tandis que le soleil me rappelle à l’ennui. Paumé, j’erre, la vue trouble, dans mes pensées qui s’emmêlent, à demi conscient. Je suis épuisé, seul, nulle part, à vingt mille pieds sous terre, un mec clamse à côté de moi, charcuté, et quatre cents dans un état semblable voire pire marchent sur ma gueule, en ce moment même, dix tonnes de rochers au-dessus de moi, avec leurs corps flasques et puants. Je halète. J’enrage ! Les larmes sont des mots qui ne veulent rien dire. Je me lève d’un coup, bruyamment, bien décidé à sortir de ce merdier. Il y a que je t’ai laissée, toi, dans ton pauvre hôtel, et que tu ne dois pas tout comprendre. J’ai besoin du sel de la mer collant à nos rires écumeux, des petits oiseaux au matin qui me font détester la beauté de la vie. Des jours, sans comprendre, rien à foutre, je viens te chercher à l’autre bout du monde, les crocs sortis parce que c’est plus simple de haïr en aimant que d’aimer seulement. Les couloirs des cavernes défilent à toute vitesse devant mes yeux. Ma colère grésille, coït sans fièvre où se crayonne la mort, mes angoisses cadenassées, l’éclipse de ta voix à rattraper, ton corps ployé comme une défaite, attaqué à coups de bambous qui résonnent dans le requiem du soir. Je ne viens que pour tes hanches suspendues au plafond, trophée éclatant du décès amoureux. J’accélère. Les salles s’enchaînent, tantôt obscures, tantôt éclairées d’une vive lumière. Je n’y prête pas attention, je me contente de regarder devant moi et de courir, me fiant à mon instinct. J’arrive à un grand couloir, long comme l’érection d’un dieu. Je crois entrevoir la lumière du jour noir, au bout. J’accélère encore. Je ne sens plus mes jambes, ni mon cœur qui bat, et je me fiche de l’obscurité envahissante. J’y suis presque, bientôt tes lèvres sur les miennes ! Bruit sourd, geyser de sang opaque qui sort de mon ventre. Un sourire sibyllin illumine le grand pieu de fer au travers de mon corps. Mes jambes chancèlent, un frisson me parcourt des pieds jusqu’à la tête, sangsue gluante dans mon dos. Le trou est énorme, les plis de la peau s’y enfoncent telle de l’eau attirée dans un puits. Le sang abonde autour de la plaie et du bout de fer rouillé, lèvres vaginales d’un rouge exsangue. L’homme a agité le biberon où dormait la douleur. Sa voix susurrante finit de me plonger de nouveau dans les ténèbres :
« - Vous vous réveillerez dans un climat tout différent, là où le monde crie encore… »
L’air gémit. La torpeur est palpable, envahissante. Le décor est figé, léthargique, engourdi jusqu’à l’os. Tout semble avoir été généré à l’instant même, devant moi, immaculé de la souillure des jours, le visage triste et innocent de la première respiration. L’atmosphère est guerrière par nature, montre les crocs immobiles et odorants du doute. Je suis seul, allongé à même le sol sur un parterre de feuilles si vertes qu’on les croirait fluorescentes. La végétation est luxuriante, formation herbacée et proportion irrationnelle d’arbres. Une jungle. Je vois le ciel étouffer subrepticement à travers un trou unique dans la canopée. Le percement est faible, mélancolique et terrorisé, symbole de la défaite du jour face à la terre sauvage et hurlante. Je reste assis, perdu, angoissé par ces épouvantails qui me lorgnent alentour. L’inhumanité invivable est incarnée en ces lieux : je sens l’exotisme et l’inconnu infiltrer mes pores et m’infliger la sueur et les miasmes, les relents putrides, les vermines, les cauchemars sortis des profondeurs. Tout est silencieux.
Seulement la jungle qui vit, bruit, respire, se tord. Les couleurs sombres brillent, le vert semble pâle et noirci à la fois. Les sens s’aiguisent, encouragés : la musique est inquiétante, susurrée par une nuit fabriquée, artificielle, mystique. Des eaux calmes glissent : je les entends murmurer, porter les secrets du monde mort. Un serpent s’enroule autour d’une branche et regarde le visiteur qui ne bouge pas. La chaleur et l’humidité hurlent avec douceur, m’empoignent, veulent m’attirer dans les bras des grands arbres ; je sens une force me décoller le visage, me tirer puissamment vers le gouffre, vers le ventre de la jungle. Je résiste à ses pulsions, je sens les mains d’un dieu se refermer sur mon corps : les plantes, maternelles, semblent se rapprocher de moi, progressivement, jusqu’à m’entourer, caresser mon visage, faire tomber la pluie dense et opaque sur mon corps, me bercer mollement au sein de leur cercueil. La lumière tombe comme un voile devant mes yeux : les choses prennent une teinte jaune, floue. L’ombre d’un homme est là, discrète : seuls ses contours sont visibles, ainsi que ses yeux clairs, brillants, acérés. Elle entame une mélodie, la transe chamanique, l’exaltation contrôlée et placide, la flûte de pan continuant sa course à travers tous les troncs et toutes les graines. Le soubresaut habite la chair, les yeux sont révulsés. La vie est ritualisée, percussive, et je sens la sérénité et la violence de ces lieux : la connivence est grande, les essences sont reliées entre elles, et je perçois une unité fantastique, les mouvements de chaque élément étant coordonnés dans leur lenteur onirique, fascinante. Je suis oppressé : ce lieu est sacré, c’est un temple, un endroit où il faut se dépasser, être supérieur, inquiétant, objet religieux dont on se sert, offrande cahotée, il faut se donner, se vider, et laisser de soi juste le nécessaire, c’est-à-dire la force de rester debout et de se mouvoir. Là-bas, il faudrait s’accoupler, baver, trancher les liens, trancher le reste, la graisse, les ligaments, vomir tout de l’autre, qu’il passe par la bouche, enveloppé des glaires de l’existence, et s’en aille en courant, fou, nu.
En proie au délire, je me mets à bouger frénétiquement, à suer sur place les dernières putains de terreurs encore coincées dans mon corps. Les secondes sanglotent comme des heures et je vois se profiler des tigres aux yeux d'ambre entre deux grandes herbes. La dernière phrase de l'homme fait écho en moi... là où le monde crie encore... j'entends le glas de cadavres qui s'entrechoquent et imagine la vue glaçante de la mort en masse, les couvertures marron, dorées et illustrées d'aigles, et les faces mythiques d'aborigènes m'en enveloppant d'un regard sans vie, avec les lances pointées vers le ciel comme des accusations, la légende du fleuve qui promène sa litanie en bruit de fond, et le décompte assourdissant, omniprésent, caverneux. L'homme avait raison : tout hurle ici. J'en viens à regretter les plaines arides, dures, rachitiques, brûlantes. Je pense aux photographies alléchantes sur les guides touristiques : la jungle y est belle, paisible. Mais oui, la jungle a une beauté noire, agressive, calquée sur l'agonie, avec ses cohortes de rires diffus, ses processions d'ombres agencées de façon précise et hypnotique, ses nœuds encore chauds de la langueur d'un pas, encore souillés de la pisse d'un malade. La splendeur y vibre en notes crades. Et les êtres sont sans âmes, attachés à inspirer l'air comme des asphyxiés, crucifiés la tête à l'envers. Les cris viennent des entrailles et grouillent dans les vôtres, enfants sans couleur, réfugiés et fantômes, martelés par les crampes et le dégoût de soi. Je me regarde me traîner : mes jambes sont des guenilles, la crasse est dans mon cœur, la pluie déverse sur mes yeux cinglés la douceur d'une blessure, et je regarde alentour, perdu, claudiquant dans la boue, la furie des bourrasques sur les feuilles glauques. J'avance à contre-courant, la scène est épique ; je glane la douleur en salves compactes, passionnées ; pudiques, de petites chandelles me montrent l'échafaud. La bataille est d'une atroce bestialité : les éclairs silencieux font des flashs, les singes font briller leurs canines, ma vision est criblée et s'estompe. Le fracas de la nuit bouscule l'unique rayon de soleil. Plus rien ne filtre. Me voilà seul dans le bide du diable.
Je tente de reprendre mon calme. Encore un autre endroit, encore de l'étrange ! Ma vie n'est plus un sac plastique trimballé par les reflux journaliers, le produit ordinaire lancé à la mer, mais une succession sans logique ni coton de fantaisies macabres, l'objet tourmenté et victime du ressac. Une douleur aiguë me prend au ventre. Le trou est énorme, encore rouge clair, vulve aux contours gluants. La tête me tourne, mais j'ai repris le contrôle de moi-même. Je me relève et tâche d'avancer, sans but, à la dérive entre ces branches qui se querellent, entre ces arbres qui se disputent les étoiles. La chaleur étouffante a laissé place à une fraîcheur relative. Il fait presque bon, le vent siffle sur l'écorce, la pluie a cessé. Dans ce moment de tranquille solitude, je pense à la narration échevelée et violente de ces derniers jours. Je n'ai pas eu le temps de souffler un seul instant et de chercher calmement des réponses. Et là, quand bien même, je n'en trouve pas. Je préfère marcher, voguer et me sentir vivant, m'enfoncer et crever dans les profondeurs de la jungle.
J'entr'aperçois des lumières dans l'obscurité, cachées quelque part dans la flore. J'avance à tâtons mais rapidement, jurant sur les branches que rencontre mon crâne. La lumière s'amplifie peu à peu et, au bout d'une trentaine de mètres seulement, j'arrive à un espace vide, dépouillé de toute végétation, comme une petite clairière. Au centre, une vieille femme est empalée à un énorme piquet de bois passant par l'intérieur de son sexe et ressortant par la bouche. Le visage est immobile, l'expression statufiée dans la grimace de supplication. Le corps est balafré, les blessures et les dernières pluies clapotent à l'unisson, la tête est renversée, les yeux pointés vers le ciel, grands ouverts, étonnés. Les lèvres semblent encore palpiter au contact du phallus qui a remonté la gorge pour les écarter rudement. La peau protégeant la trachée est, elle, prête à craquer, la largeur du pieu ayant tendu la chair jusqu'à la fissurer. Le travail est celui d'un esthète : le corps semble avoir été minutieusement travaillé, sans une rature. Ainsi, la femme est positionnée parfaitement droite, les jambes écartées comme il le faut comparativement au pic, pas un pouce de plus, pas un de moins, les bras dépliés le long du corps de façon symétrique. L'eau et le vent ont quelque peu rebattu les entailles présentes au ventre, aux seins et aux jambes, mais l'attention qui leur a été portée est remarquable, les bordures immaculées de toute trace de sang. Au final, seule la peau ridée, flasque, tombant jusque dans les jambes et rendant la poitrine filamenteuse, contraste avec cette application à la tâche, cette ardeur et cette verve avec laquelle l'artiste a su créer sa sculpture. La laideur du corps fait comme dépoussiérer des éléments trop poétisés pour les renvoyer à un certain prosaïsme. Je détourne un instant mon regard pour aller vomir. Le spectacle est dur, en effet. Je m'approche, une main à la bouche. Je regarde plus attentivement le visage atroce : le salaud qui a fait ça a pris soin de ne pas défigurer sa proie. J'entends la jungle vibrer. Moi-même, je tremble, croise les bras et me serre très fort. Je continue à admirer les traits livides. Une mouche se pose sur mon oreille. Ma mère est là, devant moi. Je m'en vais gerber de nouveau. Me voilà seul dans le bide du diable.
Bizarrement, je ne me suis jamais senti aussi impliqué. Je me meus dans ce monde étrange, agencé de telle sorte que la moindre chose en vient à me surprendre ; depuis un temps indéfini, je flotte dans ce bateau sans cohérence, et j'ai le mal de mer, les cils tirés vers le haut avec la force de l'incompréhension, la vessie qui travaille, les neurones en perdition à l'instar de tout mon être restant sans voix, sans corps pour le rassurer, juste la violence, l'absurdité et l'aspect pathétique de la situation ; et pourtant, ma mère, devant moi, transpercée de haut en bas et figée dans sa splendeur de machine de guerre arrêtée, fait que jamais je ne me suis senti aussi impliqué : moi qui suis en dedans de tout ça, et pourtant si involontairement en dedans de tout ça, jamais je ne me suis crié si fort : c'est ma faute.
Une machine de guerre, oui. Vous l'auriez vue, ma mère, avec ses cheveux battant aux vents comme des reptiles, la colère de la corne de ses pieds, sa voix qui en quinconce dépose sur les autres ses boules de haine : aux épaules, aux pieds, et au milieu du ventre, et la tempête de la jeune fille au visage ridé commence, les premières déflagrations d'une douleur secrète, cachée dans le cœur d'une vieille femme qui s'essaie à la psychanalyse, se retourne soi-même, une résurrection, et tâte de ses crocs les malheurs de sa jeunesse, distanciation critique et délavant tout objet tâté dans l'enfance avec de belles mains encore épargnées de la souillure du temps. Une machine de guerre : yeux bleus sur un corps froid frissonnant au contact d'un autre, se soulevant, périmé, agressif, honteux, petite flaque dans laquelle on marche et qui nous éclabousse, machine de guerre reposant sans paix avec toutes les peines, elle qui n'a connu aucune guerre, aucun malheur, si ce ne sont les échos de sa lucidité, son extrême et dangereuse lucidité qui la rendait vulnérable à tout, à elle-même, aux autres, à la beauté des choses, et à ce contact physique comme une chaleur avariée, la prosternation refusée par orgueil, l'accomplissement charnel décliné pour toujours se taire, pour toujours que se taisent les mots.
Elle est là ma prison, ma despote de toujours. Ses globes oculaires trahissent encore la cruauté, la façon dégueulasse, amère, avec laquelle elle pissait sur les autres : sans remords, sans regard, sans combat intérieur. Enchâssée dans la mort, elle doit bien rire, première victime du courroux qu'elle a toujours rêvé de m'infliger. Enfin seule, doit-elle penser en me regardant purger les derniers liquides de mon corps. Et moi, comme un con, charcuté par le regret. Le regret de n'avoir su sourire à ses injustices, de n'avoir su pleurer de joie au bruit de son silence ! Tandis que je reste à maudire et à aimer ma mère, d'énormes limaces noires me grimpent sur les jambes, dans le dos. Je sens les caresses gluantes de leur salive, leurs pattes comme des ongles mous. Une piqûre au nombril finit de m'arracher au temps, et je divague, soûl, les pensées exacerbées.
Ah ! Me voilà bien seul. Des souvenirs me reviennent de manière disparate et je me perds dans l'espace-temps : une seconde semble une année, la chaleur devient insoutenable, et je me tourne, me renverse, collé au sol, le visage de ma mère comme un fantôme maquillé de sang, de honte, de dégoût. Je revois la voiture cahoter sur le chemin de terre : les plus hautes aspérités nous faisaient bondir vers le soleil rougeoyant - voilà mon émotion. Je me rappelle la nuit douce et sa teinte océane, nos pieds trempés dans le sable froid, les ombres qui se meuvent, mystiques. El Mouden faisait des lueurs d'or et nous montrait, de son doigt marron et ridé, les courbes du chameau au-devant de la lune. Le vent passait sur les crânes chauves des dunes.
Tous les endroits attrapés entre deux de tes courbes, maman... ce corps si pur, clandestin, camouflé, traîné comme une tare romantique, désireux d'être haï. J'imagine à nouveau les graines rugueuses de tes joues au contact de ma main, celles que j'ai toujours voulu toucher. Je me revois à rêver de tes lèvres si belles alors que je pleure toutes les sueurs de mon corps, seul, dans mon lit, alors que claironne l'été, et que les gosses de mon âge sont là, anges de la rue. Je préfère les grands champs où s'accroche la pluie, où s'éteint le soleil en petites zones d'ombre, où je peux imaginer la couleur de ton baiser. Ensuite, je m'émancipe, je valdingue dans les rues noires de Paris, je polis le mystère et m'y réfugie. Les rues moites et solitaires, la route comme une saveur sans nom, le piano de Jackson Brown qui hurle sa mélancolie : je suis grand, je suis immense, je suis en direction de n'importe où. J'oublie peu à peu les cris de mon enfance, je vais au bout de la fatigue. Je rencontre la vie au détour d'un paquet de gauloises : je nomme juste ses petites joues rondes, son sourire, ses yeux nuancés, sa taille mince, tout ce joli corps qui m’appartient... ses angoisses persistantes, qui témoignent d’une lucidité et d’une fragilité immenses, relation complexe, excessive et écorchée, où chaque miette du soi se perd pour aller s’enfouir dans l’autre. J'éteins peu à peu les autres, j'éteins peu à peu ma mère, et nous allons là où il n'y a plus personne. Mais le mépris dure toujours.
Je t'ai vue barioler la vie de teintes noires, de gouffres pourris où tu élançais des saveurs inconnues, cherchant les déroutes et leurs revers ambrés. Et moi je m'étire, disque d'or menaçant pour tes ténèbres adorées. Je me cache dans tes bons jours, rares et fragiles et si précieux, je gratte le peu de bonheur qui reste parfois sur tes voiles désabusées. J'ai la vie facile et les conquêtes nombreuses, des chemins blanc safran et d'un rose d'aurore cannelés en forme de rêve. Tu hurles les peintures de la mort, perdante, asphyxiée, plage blonde et frêle où ne souffle plus que le néant. Tu achemines tes pertes par des boulevards sans cœur, et je suis là, moi, dans une allée parallèle où dansent désirs et désirs. Satanée jungle ! Pourquoi m'ôtes-tu ma seule blessure ?
Je me rappelle gamin les jouets avec lesquels je ne jouais jamais. Encore une fois, je fuis le monde noir de sourires. Encore une fois, je me glisse dehors, monte en haut du grand phare qui surplombe la plage, et crie à pleins poumons. Je suis la grande fournaise et les larmes de l'enfance, je suis la névrose indomptable de l'autisme, je suis le lyrisme brûlant de l'écorché vif, et je me façonne des mondes par-delà tous les autres et auxquels je songerai toujours car ce sont les seuls mondes qui m'aient jamais accepté.
Cet appartement est gris, tout gris, et il soupire sans cesse.
J'essaie d'avancer. Je me suis pissé dessus. Les arbres ont des troncs ridés, et je gueule maman au milieu des visages malfaisants. Je continue dans les ténèbres. Je suis trempé : de la sueur, du sang, de la pisse, de la pluie, des larmes, tous les liquides du monde ont réuni leur pitié. Encore un peu de chemin et je rattraperai ma mère, je nettoierai l'orifice déchiré qui m'a donné la vie. Encore un peu de chemin et l'homme soupirera d'avoir manqué mon corps.
Je préfère crever. Par dépit, je continue d'avancer, en rampant, parfois à quatre pattes quand j'en ai la force et le courage ; cette position, singulière en pleine jungle, m'évoque un tas de choses et me fait rire malgré moi. Dans ces cas-là, je tâche de me ressaisir, de bien comprendre la situation terrible dans laquelle je me trouve. Mais souvent, rien à faire, je rigole de plus belle quand viennent à moi les images de mon corps piteux, sale, les souvenirs de toutes les merdes qui ont pu m'arriver auparavant ; l'hilarité s'accentue encore davantage aux peintures cruelles, immondes, de ma mère empalée, le corps comme transpercé par un sexe masculin - et celle-là, d'image, ne fait qu'en rajouter : un gros sexe masculin au travers de ma génitrice, c'est drôle, incroyablement drôle.
Délirer ainsi est quelque chose de terrible durant les quelques moments où ma lucidité réapparaît. Exténué, tout espoir ayant disparu, je m'étais traîné puis allongé au milieu d'une clairière afin de mourir. Comme pour répondre à mon appel, de petits tigres arrivèrent sans bruit et s'approchèrent de moi, sûrement attirés par l'odeur du sang. Je pleurais d'avance de mon bonheur prochain : leurs crocs sur ma chair tendre, les griffes dans les yeux et jusque dans les entrailles, les boyaux jetés en l'air, et la longue dégénérescence du corps, dénué de toute enveloppe, s'enfonçant lentement, très lentement, prémices d'un voyage tranquille, à l'intérieur de la terre, parmi les feuilles et le dépôt du sol. Malheureusement, les sales bêtes m'ont reniflé, de très près, m'ont même balancé au visage un peu de leur haleine putride, féroce, puis sont reparties, l'air de rien. A croire que l'estomac des bêtes ne veut lui non plus pas de moi. Je veux crever !
Je me réveille. Mes membres sont toujours aussi douloureux. J'ai l'impression d'avoir quitté le flou de ces derniers temps où les mouvements de la jungle étaient omniprésents et où j'échappais au sommeil seulement pour ramper, me rendormir, délirer, ramper, me rendormir, délirer... spirale infinie. Cette fois-ci, j'ai dormi plus longtemps, je le sens. Je suis réveillé mais n'arrive pas encore à ouvrir les yeux. Néanmoins, je sais que je ne suis plus dans la jungle. Je ne reconnais pas les bruits, les odeurs, l'atmosphère. Là, cela semble plus tranquille, moins acéré, moins oppressant. L'espoir surgit : peut-être suis-je mort ?
" - Non, tu n'es pas mort, me dit une voix caverneuse."
J'ouvre les yeux, on m'y invite. A ma droite, l'homme. Je le retrouve identique, son sourire indéchiffrable toujours présent. Je m'apprête à parler. Il lève une main paume ouverte, cligne doucement des yeux, et me met un doigt devant la bouche.
"- Non, tes questions sont inutiles. Je suppose que tu t'es plu dans l'endroit où je t'ai amené... d'autant que ma surprise a dû bien te réjouir ! Tu as crié très fort, cela m'a fait plaisir... ta mère, elle, est restée silencieuse, étrangement. Je la pensais heureuse de te retrouver, j'ai dû me tromper.
- Où sommes-nous ? dis-je péniblement en avalant ma salive.
- Dans le monde réel, pris dans sa véritable et absolue conception. Regarde autour de toi."
Un pilier gigantesque se dresse : droit, noir, sans motifs gravés, sans contours remarquables. Immaculé de toute nuance. Un nombre incalculable de personnes tourne autour de lui, de manière extrêmement régulière. Ces personnes arborent des visages ordinaires, mais sont entièrement nues et ont des cernes immenses, glauques. Elles tournent à l'infini autour de ce pilier, dans le même sens, et jamais le rythme ne change, jamais la cadence n'est interrompue. Tous marchent d'un pas uniforme, et pourtant chacun a une démarche particulière, comme dans la réalité. Je constate avec étonnement et dégoût que certains, tout en marchant à la même vitesse, se touchent de façon vulgaire : une jeune femme écarte avec violence ses deux fesses et insère un doigt barbare dans son anus, un vieil homme presse avec acharnement son gland entre ses doigts et celui-ci devient rouge, prêt à éclater. L'homme sourit en me regardant :
" -Voici le monde, voici votre amour."
Des pensées conflictuelles s'agitent à l'intérieur de moi. Je suis comme étourdi par ces hommes et ces femmes qui tournent, tournent encore. Je préfère au monde fade, mécanique, articulé, les surprises de la nuit qui tombent et balbutient, vous font traverser le matin avec la gorge encore enrouée des bonheurs du sommeil, les lèvres encore craquelées du long cri survenu à la vue des pâleurs de l'aube ou bien à la vue du phallus sanglant qui s'est planté dans votre mère. Autre chose que les serpents venimeux du travail, une autre couleur que celle des chagrins visqueux de la femme la veille au soir... j'espère faire le bon choix.
" - Tuez-moi, s'il vous plaît."
L'homme paraît surpris. Il me regarde de ses yeux verts étincelants ; j'y vois une certaine déception.
" - Qu'il en soit ainsi."
J'éclate, et je revois défiler à toute allure la souffrance de la bête, le paysage désertique, l'homme et les lézards, le canyon, le pauvre gars montrant son cul, la terrible jungle, ma mère morte.
Entre les tempes maussades éclatées comme les cendres s’éparpillent dans le lit de la rivière, les senteurs sont sèches et roulent sous les regards en traînées impalpables. Des yeux rampants, des tombeaux, veulent trembler encore et faire vibrer le marbre et le sable et les os, veulent dormir encore mais au rythme des pleurs et des joyaux sacrés du crépuscule. Aucun havre n’est tranquille, à présent, même ceux au-delà des mers et des montagnes, au-delà des plaines et des lassitudes, au-delà des terres toutes d’or et de blessures. Les navires de perles apportent les souvenirs vermeils. Merde... tout s'éteint vraiment, cette fois-ci.
Tout me semble s'en aller. J'entends les battements de mon crâne et les battements d'autres crânes au côté du mien.
Impossible de savoir si le temps se détourne à ma vue, craintif de mon regard jaune éclair d’espoir, ou si Dame Fortune n’est jamais avec moi lorsque, chaque matin, je scrute le dehors à travers ma fenêtre. Impossible de savoir si les brumes acides, collées à ma vie depuis quelque temps déjà, comptent rester encore quelques nuits.
J’ai mis des bottes beiges, ce matin. J’aime le bruit de leurs talons sur les pavés glacés des rues piétonnes : un petit son craintif et élégant qui jamais n’est monocorde.
Une myriade de chuchotements est venue m’agresser, ce midi, pendant le repas. J’ai lâché ma fourchette parce que j’avais mal à la tête, parce que toutes les voix résonnaient, rebondissaient comme des ballons sur les murs de mon crâne, et elle est tombée sur le sol avec un petit cri de cristal.
Des paroles arrosées de bêtises, de rumeurs, comme un visage féminin innocent et véritable sur lequel on éjacule. Les yeux se ferment, âpre silence. La maîtrise de soi est très importante, je l’ai toujours su ; alors j’ai bu une bière, tranquillement, les nuées ardentes se baladant incapables au-dessus de moi.
L’après-midi est passé comme un cheval au galop, et je fus ma foi un cavalier peu inventif : les aiguilles sont allées vite sans que j’use du lasso. Je suis resté assis à côté du radiateur, une place universelle je crois. Les visages ont défilé avec des airs de clone : sourires perdus en chemin, regards alertes et méfiants, grimaces pressées comme des citrons.
Marlène est venue frapper à ma porte. Aussitôt que cette dernière fut ouverte, ses pleurs ont traversé ma chemise et imprégné mon torse. Elle a crié des vérités que j’ai toujours jugées mauvaises à dire. Marlène a cette émotion étrange qui, lorsqu’elle est éveillée, taillade à vif les plus profonds tabous. Peut-être que ce sont les femmes en général, je ne sais pas. En tout cas, même une éponge mouillée et un grand soleil n’auraient pu réussir à ramasser les miettes de mon cœur, ce matin-là. Je lui ai servi un café bien chaud, j’ai retenu mes larmes et mon poing, et je lui ai gentiment dit de s’en aller. Je l’ai regardée partir : elle a trébuché sur la marche du palier, comme d’habitude. Je l’ai imaginée, une heure plus tard, errante, un petit spectre aux longs cheveux blonds, une bouteille de whisky à la main, qui valse vers des gouffres infinis.
L’après-midi, je suis sorti un peu. J’ai regardé la Seine déverser lentement ses peines ; toutes les scories du monde semblaient sortir de ses eaux, et j’ai pensé aux quotidiens striés de gorges rouges, aux petits poissons épris de redondances et d’ennui, aux lueurs fragiles que les mains fatiguées n’effleurent même plus. J’ai pensé à la vie, un peu, à la vacuité du monde. J’ai fumé une cigarette, je suis rentré lentement chez moi, en croisant des cadavres gonflés d’air qui marchaient d’un air las, regardant les points à l’horizon comme des sorties de tunnel que l’on croit ne jamais atteindre.
Marlène et moi n'allons plus tarder à nous séparer, je pense. Elle est loin, l'époque où nous baisions sur la plage, le sexe dans les yeux. L'enterrement de maman est prévu pour lundi prochain. Une maladie inconnue, apparemment, l'ayant comme rongée de l'intérieur, des pieds jusqu'à la tête. Une journée étrange... à mon réveil, je ne me souvenais plus de la veille. On m'a annoncé la nouvelle quelques minutes seulement après que je me suis levé... je n'ai pas pleuré.
Tout est lent, figé. Le soir, le monde dort, et j'entends parfois, tremblements incertains, quelques cris miniatures.
Présentation de l'auteur par lui-même (A Portrait of the Artist as a Young Man) :
Je m'appelle Lucas, j'ai seize ans, je suis passionné par l'écriture et la littérature en général. Je suis actuellement en Première Littéraire, et je souhaite un jour pouvoir vivre de mes écrits.
Pascale
photo : m.c-f
Libellés :
Les errances de Erato
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